Aucun habitant de la bande de Gaza n’est sorti indemne de la guerre

Mis à jour le jeudi 12 février 2015 à 17h03

L’organisation israélienne Médecins pour les Droits de l’Homme publie un rapport sur la guerre de l’été passé à Gaza. Elle pu envoyer sur place des experts internationaux qui ont constaté l’ampleur des dégâts humains causés par l’opération « Bordure protectrice ». Nous avons rencontré deux de ces experts.

Le rapport de Médecins pour les Droits de l’Homme (Physicians for Human Rights, PHR) est intitulé « Aucun lieu sûr« . Selon ses conclusions, l’échec des mécanismes d’avertissement avant les bombardements, l’absence d’échappatoire, l’effondrement du mécanisme d’évacuation des blessés et les frappes contre les équipes de sauveteurs ont alourdi le nombre de victimes civiles. Les trois quarts des 2100 victimes n’étaient pas des combattants. Ce bilan reflète des décisions prises au plus niveau de l’armée et du gouvernement israélien, dit le rapport. Il pourrait être utilisé par la justice internationale qui, elle, n’a pas accès au territoire de Gaza.

Parmi les experts qui se sont rendus à Gaza, Hans Petter Hougen est un médecin légiste danois, professeur d’université. Il a travaillé dans de nombreux pays où des exactions ont été commises. Cette expérience lui permet de dire que ce qu’il a vu a Gaza pendant et après la guerre était d’une nature tout à fait particulière.

Hans Petter Hougen, médecin légiste, a participé à la mission d'établissement des faits à Gaza.
Hans Petter Hougen, médecin légiste, a participé à la mission d’établissement des faits à Gaza. – Daniel FONTAINE – RTBF

Quelles ont été vos premières impressions en arrivant à Gaza ?

Hans Pettar Hougen : La première impression fut un choc lorsque j’ai franchi la frontière, je suis entré dans un monde différent. Ce que j’ai vu en premier lieu, c’était des immeubles démolis, des maisons rasées par les bombes. J’ai vu des villages entiers dont toutes les maisons étaient détruites. J’ai vu des quartiers de la ville de Gaza dont tous les bâtiments étaient détruits. J’ai également vu, au milieu des gravats qui restaient des maisons, des gens qui vivaient dans des sortes de tentes qu’ils avaient fabriquées avec des couvertures ou des tapis. J’ai aussi vu des enfants qui jouaient dans cet environnement de destructions.

C’étaient mes premières impressions. Ensuite, en parlant avec les gens, on a constaté que beaucoup d’entre eux souffraient de désordres dus au stress post-traumatique. Les adultes ne souriaient pas, ni les enfants d’ailleurs. Les adultes fondaient en larmes facilement. Ils se fâchaient facilement sans raison précise. Certains enfants ne jouaient pas. Certains enfants avaient recommencé à faire pipi au lit.

J’ai examiné de nombreux blessés. Certains avaient perdu une jambe, un bras. Certains avaient été opérés pour des blessures à la poitrine ou à l’estomac. J’ai pu examiner des centaines de photos, prises par mes collègues sur place, de corps de victimes à la morgue municipale de Gaza et des hôpitaux. J’ai vu les corps de personnes de tous âges, des deux sexes, qui avaient été déchiquetés, sans les bras ou les jambes ou la tête, avec de grandes blessures ouvertes.

Ceci avec un arrière-fond d’immenses destructions et une absence d’espoir pour l’avenir. Cette combinaison de choses horribles était neuve pour moi.

On sait qu’il n’y a pas de guerre sans victimes. Ici, c’était quelque chose de différent des zones de guerre que vous aviez déjà vues ?

Hans Pettar Hougen : Je dirais que, dans toutes les guerres, les civils souffrent. Dans ce cas, j’ai rencontré presque exclusivement des civils qui ont été blessés soit mentalement soit physiquement, ou les deux. Et parmi les centaines de photos que j’ai vues de gens tués, il y avait beaucoup d’enfants, de femmes, des personnes âgées. Bien sûr, il y avait aussi des jeunes gens, mais j’ignore si c’était des combattants. Mais le nombre de civils tués et blessés était énorme.

Cela signifie-t-il que 100% de la population de Gaza a été touchée d’une manière ou d’une autre?

Hans Pettar Hougen : Oui, en l’occurrence je dirais que plus de 300 000 enfants ont besoin d’une aide psycho-sociale immédiate. Et cela en raison des blessures psychologiques causées par cette guerre et les guerres précédentes.

« Il n’y a pas eu de vrais avertissements« 

Nuriya Oswald travaille pour le Centre des droits de l’Homme al-Mezan, qui est à l’origine du rapport avec PHR.

Nuriya Oswald, du Centre pour les droits de l'Homme al-Mezan.
Nuriya Oswald, du Centre pour les droits de l’Homme al-Mezan. – Daniel FONTAINE – RTBF

L’armée israélienne explique qu’elle a fait face à des terroristes cachés au milieu d’une population civile et qu’elle a souvent prévenu avant de frapper une zone habitée. Y avait-il d’autres solutions ?

Nuriya Oswald : À propos de ces « avertissements », on ne peut pas les appeler avertissements s’ils n’ont pas d’effet. Et dans beaucoup de cas, ils n’en avaient pas. Il y avait des appels téléphoniques, des SMS, des tracts lâchés par avion, mais ils étaient incohérents. Ils laissent un temps trop limité à une personne ou une famille pour quitter sa maison : cela pouvait être 3, 5 ou 10 minutes. Beaucoup de témoignages rapportent des avertissements qui n’ont pas été suivis par une attaque, alors que les gens se retrouvaient dans la rue. Cela s’est su rapidement et les gens ont pensé que les avertissements n’étaient pas sérieux et qu’il ne fallait pas quitter les lieux. Il y avait aussi la procédure du missile qui frappe sur le toit : un petit missile lancé sur le toit pour avertir d’une frappe, mais il a parfois tué des gens, y compris des enfants. Donc, ce ne sont pas de réels avertissements.

Ce que vous décrivez ressemble à des crimes de guerre, mais vous n’utilisez pas cette expression. Pourquoi ?

Nuriya Oswald : Lorsque que l’on regarde la population qui a été touchée, on trouve 75% de population civile. Le problème, c’est le blocus de la bande de Gaza. Durant la guerre et depuis lors, les experts nécessaires pour examiner les crimes de guerre se voient refuser l’accès : pas seulement les Nations unies, mais les experts internationaux indépendants, y compris Amnesty International ou Human Rights Watch. C’est pour cela qu’il était si important que cette mission de PHR réussisse à entrer. Nous avons entamé des démarches sur les responsabilités avec les mécanismes internationaux qui pourront envoyer ce signal. Du point de vue des organisations de défense des droits de l’Homme, nous pouvons dire, sur base des constations faites sur le terrain, qu’il y a des indices de crimes de guerre. Mais nous demandons une enquête internationale et que la commission d’enquête soit autorisée à entrer dans la bande de Gaza. Elle a été bloquée par Israël. Ces enquêteurs internationaux sont indispensables.

Votre rapport pourrait-il servir à la Cour pénale internationale si elle examine le déroulement de la guerre de 2014 à Gaza ?

Nuriya Oswald : Absolument. Nous alimentons la commission d’enquête. Nous espérons que la CPI examinera aussi les cas individuels. Il faudra voir aussi comment le Conseil des droits de l’Homme s’adressera à la cour. Il est important que la Palestine ait désormais accès à la CPI. Nous espérons voir un soutien de l’Union européenne et de ses États membres pour l’examen initial qui a été ouvert par le procureur. C’est une procédure importante. La responsabilité judiciaire est le seule moyen de dissuasion pour éviter que cela ne recommence. C’est la seule base crédible pour la justice et la paix.

Daniel Fontaine